Faim et révoltes : sortir d’une crise qui s’enlise ? (04/02/2011, L’Echo)

Faim et révoltes : sortir d’une crise qui s’enlise ?

La Tunisie, mais aussi l’Algérie, l’Egypte, la Jordanie ou encore le Yémen occupent aujourd’hui le devant de l’actualité à la suite de révoltes populaires. Ces révoltes sont basées sur des revendications liées aux libertés politiques et aux difficultés économiques et sociales. On souligne cependant trop peu le lien qui existe entre elles et la crise alimentaire qui resurgit actuellement. En particulier, l’effet déclencheur de la hausse des prix des denrées de bases dans ces pays.

Ce qui se passe aujourd’hui dans le pourtour méditerranéen est en effet en lien direct avec la crise alimentaire mondiale qui sévit depuis 2007-2008 et se poursuit depuis. Rien qu’en 2010, une trentaine de pays ont été la proie d’émeutes de la faim liées à l’augmentation des prix alimentaires. Au Mozambique, la répression a fait 10 morts et 400 blessés et les répressions ont été particulièrement violentes au Tchad.

Avant de chercher à attribuer cette crise aux conditions climatiques ou aux changements d’habitudes alimentaires en Chine, rappelons-nous que la situation actuelle n’est pas le fruit du hasard. Depuis 1970, la Tunisie a massivement remplacé les productions vivrières pour des productions destinées à l’exportation et s’est mise à importer à bas prix son alimentation. Le pays est aujourd’hui dépendant à 85% des importations pour sa consommation de blé et l’agriculture locale est déstructurée. De même, l’Algérie est dépendante à 75% des importations pour sa consommation de céréales et le Yémen à 100% pour le riz. Or, que proposait le gouvernement de Ben Ali un an à peine après la crise alimentaire de 2007-2008 ? La poursuite de la libéralisation du secteur agricole, avec une nouvelle baisse des tarifs douaniers et des facilités pour les importations. Ce qui revient à tuer encore un peu plus l’agriculture locale.

Une crise bien plus importante se profile Cela fait longtemps que les ONG belges alertent médias et responsables politiques sur la persistance de la crise alimentaire et soulignent que les actions entreprises ne sont pas à la hauteur des enjeux. Plus de 50 pays sont dangereusement dépendants des importations, alors que nombre d’entre eux étaient globalement autosuffisants il y a 40 ans. Réduire drastiquement cette dépendance en quelques années suppose des politiques fortes et des moyens financiers et humains très importants. De nombreux pays, considérés comme stables parce qu’ils sont parvenus à contenir la faim dans les campagnes, pourraient basculer dans le chaos si les prix agricoles mondiaux continuent de faire ce yoyo infernal et destructeur. C’est malheureusement ce que tout le monde prédit.

Pour faire face à ce défi, nul besoin de nouvelles études, ou de hautes technologies. Il faut d’abord des décisions politiques qui protègent le secteur agricole au niveau national et régional, c’est à dire des droits de douane importants sur les produits stratégiques. Mais protéger ne suffit pas, il faut aussi un soutien financier massif aux producteurs familiaux. Il faut de même leur garantir l’accès aux semences, à la terre, aux outils et aux intrants les plus élémentaires. Et pour qu’augmentation de la production ne rime pas avec destruction environnementale, il faudra reconnaître les savoirs paysans et soutenir les pratiques agro-écologiques. Enfin, pour éviter les pertes, sortir les paysans de la pauvreté et garantir des prix stables aux consommateurs, il faudra transformer et valoriser les produits agricoles mais aussi mettre en place aussi des structures publiques de stockage qui stabilisent les prix. Rappelons pour finir que la spéculation, qui se nourrit de l’instabilité des prix internationaux, est incapable de faire trembler un pays qui assure l’essentiel de sa sécurité alimentaire.

Il faudra aller plus loin Nombreux sont les responsables politiques qui ont pris conscience des enjeux, on parle enfin d’investir dans d’agriculture familiale destinée aux marchés locaux. Mais personne ne semble prendre la mesure de l’ampleur du chantier. Il s’agit d’un milliard d’affamés, de deux milliards de paysans répartis dans plus de 50 pays, ce sont des millions d’hectares de terres à respecter, des centaines de millions de groupements d’hommes et de femmes à renforcer. Ce sont aussi de puissants intérêts à combattre et c’est justement là que se loge l’origine de l’incohérence de nos politiques belges et européennes. Être cohérent dans notre lutte contre la faim implique de remettre en cause les accords que nous signons avec les pays du Sud pour la libéraliser les échanges de produits agricoles ou garantir la protection de nos investissements dans l’achat de terres. C’est aussi remettre en cause la libéralisation de la Politique agricole commune (PAC) et la recherche de compétitivité mondiale qui menace les agriculteurs du nord et du sud au profit du secteur agroalimentaire. C’est enfin remettre en cause la politique européenne sur les agrocarburants qui pousse à en importer de pays souffrant de la faim parce que nous n’arrivons pas à freiner notre appétit de déplacements inconsidérés. Nous demandons donc d’aller concrètement plus loin, plus vite et avec plus de cohérence.

Jean-Jacques Grodent, Stéphane Desgain, Thierry Kesteloot

Source : tribune d’opinion publié dans le quotidien belge L’Écho (www.lecho.be) en janvier 2011.


Article de l’Echo (PDF - 335.2 ko)


Article d’Olivier De Schutter dans l’Echo du 08/02/11 (PDF - 352 ko)

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