Crise du lait : soigner les causes, plutôt que masquer les symptômes

Crise du lait : soigner les causes, plutôt que masquer les symptômes

Les ministres de l’Agriculture européens n’ont pris aucune solution digne de ce nom ce 15 septembre. Pourtant la mobilisation organisée par l’EMB du 7 septembre était sans précédent. Les ministres n’ont pu se mettre d’accord que sur des fausses solutions alors que les manifestants des différents pays soutenus par des organisations paysannes d’Afrique et de nombreuses organisations de la société civile demandaient clairement une régulation de la production, des prix rémunérateurs et l’arrêt de cette course absurde à l’export.

Qu’ont réellement décidé les 28 ministres européens ?

- Dégager 500 millions d’euro essentiellement en aides pour compenser les baisses de prix et avancer le paiement des aides directes. Ce montant est ridicule face à la différence entre couts de production et prix de vente du lait.
- Doubler le soutien pour le stockage privé du lait en poudre écrémé pour une période d’un an. Stocker une surproduction structurelle c’est allez droit dans le mur des stocks ingérables et couteux.
- Faire la promotion à l’export. On va donc une fois de plus exporter notre crise alors que les organisations paysannes de nombreux pays du Sud rappellent qu’elles ne veulent pas de ce lait qui casse leur dynamique locale. Si les subsides aux exportations n’ont pas encore été évoqués, ils risquent d’être le recours nécessaire pour exporter des stocks qui s’accumulent. cela fait mauvais genre à quelques semaines de la conférence ministérielle de l’OMC, où l’Union Européenne s’est à maintes reprises prononcée pour l’abolition des subsides à l’exportation, tout en les maintenant dans son arsenal de mesures pour répondre à des situations de crises.
- Débloquer 30 millions d’euros pour distribuer du lait dans les camps de réfugiés "afin de répondre à leurs besoins nutritionnels". On en arrive aux vieilles recettes d’aides alimentaires pour écouler nos excédents. Fallait-il donc attendre l’effondrement du prix du lait, pour se rendre compte que les réfugiés avaient des besoins nutritionnels ? Le pire c’est que cette aide opportuniste risque en plus d’être aléatoire : cette aide s’évaporera-t-elle quand les exportations vers les marchés internationaux seront à nouveau porteur ? Les réfugié reste ce qu’il ont toujours été une variable d’ajustement ! Soyons claire, assuront l’aide nécessaire mais cessons de transformer les réfugiés en éponge pour nos excédants de lait que l’on arrive plus à faire boire aux consommateurs Européens ?
- Enfin les ministres nous refont le coup du "groupe d’experts" qui doit se pencher sur des solutions plus structurelles... comme en 2009. Cela n’a pourtant rien donné (d’ou la crise de 2015) si ce n’est pousser les producteurs à s’organiser pour tenter de négocier avec les laiterie dans un rapport moins inégal. La solution a donc été à l’époque "aidez-vous vous-même". Le Commissaire Hogan n’évoque même pas la possibilité que ce groupe puisse se pencher sur des mesures de régulation de l’offre.

Par manque de vision et de courage politique communs, les ministres et la Commission ont décidé qu’on en reste au "tout au marché". Ce sont les multinationales de l’agro-alimentaire qui vont être contentes... en attendant de nombreuses fermes laitières seront obligées de mettre la clé sous le paillasson.

Contexte

La surproduction et la chute des prix sur les marchés européens et mondiaux en sont les résultats. Pour éviter une « régulation » aveugle par le marché – un euphémisme pour parler des nombreuses faillites de fermes -, la seule option est de réguler les niveaux de production en fonction de l’offre. Aucune aide financière publique ne pourra compenser les pertes actuelles des producteurs laitiers. Comme les représentants de l’EMB (European Milk Board) le rappellent : « Ce ne sont pas des aides que nous voulons, c’est une régulation de la production ». Leur proposition, appuyée par de nombreux citoyens, associations et organisations européennes ainsi que par des fédérations de producteurs agricoles d’Afrique ne semble même pas être prise en compte. La Commission et le Conseil européen s’obstinent dans des recettes qui, depuis les crises laitières successives de 2009, n’ont rien résolu. Le courage et la vision politique de la Commission se résument à une distribution d’enveloppe financière pour calmer les esprits, tandis que les Etats membres se disputent son partage. Rien de neuf face à la crise.

Les conséquences de ce statu quo sont pourtant importantes : la faillite de nombreuses fermes et la concentration de la production dans des exploitations surdimensionnées, dans des régions saturées, sous prétexte qu’elles ne sont plus compétitives. La transition indispensable vers des fermes viables et durables s’éloigne. La viabilité de ces exploitations agricoles sera encore plus dépendante de marchés à l’exportation qu’on ne maîtrise pas, mais aussi d’une alimentation du bétail (soja et maïs) importée et responsable de dégâts environnementaux majeurs.

Les pays du Sud sont victimes de cette politique dépassée. Ils peuvent fournir des matières premières agricoles à nos méga-fermes et servir de marchés d’exportation de nos surplus. Difficile d’y développer des filières de production (laitières ou autres) qui répondent à leur propres besoins et leur permettent de regagner leur souveraineté alimentaire.

L’Europe opte pour le laisser-faire des marchés, quitte à faire disparaître les paysans européens et à détruire l’agriculture des pays du Sud. Les piécettes lancées à la tête des paysans ne trompent personne : le but de cette élite européenne est de défendre l’agro-industrie, une minorité de producteurs et de forcer envers et contre tout une agriculture produisant toujours plus au prix le plus bas. Peu importent les ravages sociaux, environnementaux, écologiques et économiques en Europe et dans les pays du Sud.

La Commission nous propose un modèle de fermes usines produisant plus d’un million de litres de lait par an, à l’instar des unités qui se développent déjà en Allemagne, au Pays-Bas et Grande-Bretagne. Mais y a-t-il seulement un seul dirigeant européen qui souhaite s’installer à côté d’une ferme de mille vaches ? Non, bien sûr, cela c’est pour les autres…

Les dirigeants européens n’ont tiré aucune leçon du passé. Cela fait cinq ans que le problème est soulevé, analysé, dénoncé. Pourquoi restent-ils sourds ? Pensent-ils que le modèle qu’ils proposent est celui qui répond à l’intérêt général ou sont-ils aveuglés par leurs dogmes ? Est-ce que pour eux les intérêts financiers et économiques de l’agro-industrie sont tellement plus importants que la défense d’une agriculture viable, durable et solidaire ?

Stéphane Desgain CNCD-11.11.11 Thierry Kesteloot Oxfam Solidarité

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