Producteurs de lait du Burkina et de Belgique, même combat !

Producteurs de lait du Burkina et de Belgique, même combat !

by Inoussa Maiga 5 juin 2015

"J’ai visité des laiteries ici et j’ai été agréablement surpris par la qualité des produits", Erwin Schöpges, agriculteur Belge.

Etre producteur de lait au Burkina Faso comme en Belgique, c’est vivre le même attachement pour ses vaches et les mêmes peines liées aux multiples difficultés que rencontre le secteur. C’est ce qu’on pourrait retenir de la rencontre d’échange entre des producteurs et productrices de lait Burkinabè avec un producteur de lait Belge qui a eu lieu ce vendredi 5 juin à la maison de retraite Antoine Nanga de Ouagadougou. Erwin Schöpges est un producteur de lait belge en visite au Burkina Faso. « J’ai une exploitation familiale chez moi en Belgique, à la frontière avec le Luxembourg. Je produis mille litres de lait par jour et je suis considéré dans mon pays comme un petit producteur », dit-il d’entrée. Une annonce qui fait tourner les yeux dans la salle.

En face de lui, une quinzaine de producteurs et de transformatrices de lait local, qui, pour la plupart produit entre 5-10 litres de lait jour. Et eux aussi sont considérés comme de petits producteurs. Une occasion pour eux d’échanger sur les difficultés qu’ils rencontrent. « Chaque année la journée mondiale du lait est célébrée le 1er juin. Au Burkina nous avons voulu célébrer cette journée à notre façon. D’où l’idée de cette rencontre », explique Adama Ibrahim Diallo, président de l’Union nationale des Mini Laiteries et des Producteurs de Lait local du Burkina, UMLPL/B.

Erwin Schöpges, producteur de lait Belge, vient à la rencontre de producteurs et productrices de lait Burkinabè.

Puis le président de l’UMLPL/B commence à égrener les problèmes de la filière lait au Burkina Faso. « La production laitière au Burkina Faso a un problème de productivité. Quelque soit les aliments qu’on donne à nos animaux, on gagne peu de lait », dit-il.

Une longue série de contraintes Il cite aussi des problèmes pour l’alimentation des vaches, des problèmes d’emballage, des difficultés de conservation liée à la rupture de la chaine du froid, etc. « Au niveau de la transformation, le problème crucial c’est la régularité du lait. Nous ne disposons pas d’équipement adapté pour la transformation. Même si vous avez l’argent, vous ne pouvez pas trouver pas les équipements adaptés sur place », ajoute-il sous le regard approbateur de ses paires.

Ce manque d’équipements occasionne des pertes considérables pour les transformateurs et transformatrices. « Le lait est un élément vivant qui a besoin de beaucoup de soins pour être transformé en aliment et non en poison. Parce que la frontière est très mince. Ce n’est pas le cas de la poudre de lait qui est un lait mort et facile à manipuler », explique Monsieur Diallo.

Les producteurs de lait de Belgique, comme partout ailleurs dans l’Union européenne, n’ont pas de problème d’équipement. Dotés d’équipements très performants acquis à coup de crédits bancaires, ils sont de plus en plus nombreux parmi les producteurs belges à ne plus pouvoir faire face à leurs engagements. « Les producteurs ont de plus en plus de difficultés à rembourser leurs crédits, à payer leurs factures. Il y a de plus en plus de problèmes sociaux au sein des familles de producteurs de lait. Il n’y a presque plus de jeunes qui veulent s’engager dans l’agriculture », témoigne Erwin Schöpges. « Chez nous on a des agriculteurs qui ont 50-100 vaches, mais qui n’arrivent plus à se nourrir eux-mêmes. Pour moi il n’y a rien de pire qu’un agriculteur qui a faim », déclare le producteur belge.

Surendettés, certains producteurs finissent par être déposés de leurs terres. « Je crois que c’est très mauvais pour un pays si la terre n’appartient plus aux paysans », déclare le producteur belge. Importer, c’est détruire !

Un autre problème non moins important évoqué par Monsieur Diallo, c’est la concurrence du lait en poudre importé notamment des pays d’Europe. « Au niveau national, notre politique est arrimée à la politique de la CEDEAO. Et les textes à ce niveau ne sont pas favorables. Le lait en poudre importé est taxé à seulement 5% », regrette Adama Ibrahim Diallo.

Les producteurs et productrices de lait Burkinabè font face à une longue série de contraintes, mais ne baissent pas les bras. Par rapport aux importations, les nouvelles en Europe ne sont guère encourageantes pour les producteurs de lait burkinabè et ouest-africains. « Jusqu’à présent on avait un système de régulation du marché. Chaque exploitation avait un quota de production par an. Aujourd’hui l’Europe a décidé de libéraliser le secteur. Chaque producteur peut produire autant de lait qu’il veut », explique Erwin Schöpges.

Ce qui ouvre la voie à la surproduction. Et ce n’est pas tout. « Il y avait un grand marché avec la Chine, aujourd’hui la Chine a arrêté d’acheter le lait en Europe. Il y avait un grand marché avec la Russie, aujourd’hui il y a un embargo avec la situation politique. Pourtant la production de lait en Europe ne cesse d’augmenter. Ce qui fait que tout le monde se dit que le marché de l’avenir ça sera l’Afrique », ajoute le producteur belge. « J’étais là il y a un an et demi, aujourd’hui je vois tous les efforts qui sont fait et les améliorations dans les laiteries. J’ai visité des laiteries ici et j’ai été agréablement surpris par la qualité des produits. Mais si ce lait subventionné d’Europe entre en masse dans votre marché, c’est sûr que tous les efforts que vous avez fait pour développer vos mini-laiteries vont être détruits », prévient Monsieur Schöpges, non sans regret.

Prendre le taureau par les cornes ! Face à cette situation peu reluisante, l’UMLPL/B ne baisse pas les bras. Avec le soutien de ses partenaires, notamment l’ONG Oxfam au Burkina Faso, l’UMLPL/B a entrepris quelques actions qui commencent à porter fruit. « Au niveau de l’alimentation [du bétail], nous avons formé les producteurs sur la fauche et la conservation du fourrage. Parce qu’on a compris qu’il faut qu’on change de mentalité, qu’il faut que les éleveurs se fixent des objectifs de production. Nous avons doté les producteurs en semences fourrages et nous les avons habitué à faucher et conserver le fourrage », explique Adama Ibrahim Diallo.

Les producteurs et productrices de lait du Burkina souhaite un cadre politique et règlementaire qui les protège mieux.

L’UMLPL/B conduit également un plaidoyer auprès du ministère en charge de l’éduction nationale pour l’introduction du lait local dans les cantines scolaires. « L’accès à ce marché institutionnel peut aussi nous aider à tirer la production. Par exemple approvisionner du lait aux cantines scolaires, les camps militaires, etc. », explique Monsieur Diallo. Pour le président de l’UMLPL/B, c’est le marché qui doit tirer la production. « Si je produis et que je n’arrive pas à tout vendre, ça ne m’encourage pas à produire régulièrement. Donc le marché doit tirer la production », dit-il en invitant les Burkinabè à consommer de préférence le lait local qui est de meilleure qualité.

Le président de l’UMLPL/B souhaite également un cadre politique et règlementaire plus favorable à la production locale. « Pour que la production locale soit à la hauteur de la demande et que les éleveurs vivent de leur métier, il faut que la politique suive. En Europe si la production a atteint un certain niveau, c’est parce que d’abord le cadre politique était favorable. C’est ce que nous demandons aussi dans notre pays », dit-il. « On ne peut pas attendre que la politique change le monde. Les politiques sont dans les mains des multinationales », lui répond Erwin Schöpges. « Il faut que nous les agriculteurs prenions nos responsabilités, bougeons, travaillons, essayons de changer les choses par nous-mêmes », soutient-il.

Inoussa Maïga

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