L’agriculture de demain a déjà commencé !

L’agriculture de demain a déjà commencé !

C’est à l’appel « Pas de terre sans paysans – Pas de paysans sans terre » que plus de soixante organisations, aux 4 coins de la Belgique, ont entrepris de planter des patates ce 17 avril*, en souvenir du massacre des paysans brésiliens du 17 avril 1996. Planter des patates, c’est se réapproprier son alimentation en commençant par le début : l’accès à la terre nourricière. C’est affirmer notre solidarité avec les agriculteurs qui ont de plus en plus de mal à avoir accès à la terre en Belgique. C’est aussi renforcer les solidarités avec les paysans du sud qui vivent une contre-réforme agraire inégalitaire et dévastatrice, au profit des multinationales. Les enjeux sont cruciaux et une action groupée des citoyens et organisations, toute famille confondue, s’impose, pour faire bouger les lignes.

L’accès à la terre, un problème au Nord et au Sud. En Belgique, le manque d’accès à la terre pour les paysans est un problème majeur. Depuis 1980, le secteur agricole belge a perdu 63% de ses exploitations agricoles et seuls 5% des agriculteurs ont moins de 35 ans. Peu de jeunes sont tentés de reprendre l’exploitation familiale, et pour cause. L’agriculture conventionnelle offre peu de perspective, un endettement important et toujours moins d’autonomie. Pourtant des jeunes et moins jeunes sont tentés par l’agriculture de type paysanne et agro-écologique. L’envie de se lancer et apporter leur pierre à l’édifice d’une pyramide alimentaire durable est réelle mais ils et elles ont bien du mal à avoir accès à la terre avec des prix qui peuvent dépasser 50.000 euro l’hectare. L’urbanisation toujours croissante aggrave la pression foncière et encourage la spéculation. Chaque année, la Belgique perd 1700 ha de terres agricoles. En Belgique plus de 70 % des terres agricoles sont louées, la majorité des paysans sont locataires et encore protégés, pour l’instant.... par le bail à ferme que les fédérations des propriétaires remettent en question. La valeur vénale des terres agricoles est déconnectée de la valeur productive des terres et sont le jeu de marchandisation et de spéculation souvent dans l’espoir que la terre passe un jour en terre constructible.

Au Sud, l’accaparement des terres a pris une ampleur dramatique depuis les crises alimentaires de 2008. Les entreprises responsables de ces accaparements développent le plus souvent une agriculture industrielle orientée vers l’exportation en totale contradiction avec les attentes des paysans et les recommandations des institutions internationales. La Belgique n’est pas étrangère à ce phénomène. Plusieurs ONG ont mis en lumière les responsabilités belges dans cette ruée vers les terres mondiales dans deux rapports publiés en 2013. Ces rapports pointent plusieurs politiques belge et européenne : les politiques agricoles (dépendance alimentaire de l’Union), d’agrocarburants, commerciale (protection des investissements,…). Ces rapports mettent aussi en avant plusieurs acteurs directement impliqués dans des acquisitions foncières à large échelle, comme le groupe belgo-luxembourgeois SOCFIN, qui contrôle plus de 155.000 ha de terres agricoles dans des plantations en Afrique et en Asie. Dans plusieurs cas, les populations locales ont vigoureusement dénoncé ces acquisitions effectuées aux dépens de leurs droits élémentaires.

Le temps est venu de valoriser les milliers d’activités de réappropriation de notre alimentation : potagers collectifs, fermes en conversion, bourses de semences, épiceries sociales, accessibilité sociale de l’alimentation durable, coopératives, ceintures alimentaires, marchés paysans, ateliers cuisines, soutiens aux organisations paysannes du Sud, ... Les initiatives foisonnent et méritent d’être encouragées ! Mais ces efforts risquent bien d’être insuffisants si des décisions politiques n’accompagnent pas ce changement de modèle agricole et alimentaire.

L’adoption récente d’un premier Code Wallon de l’agriculture laisse entrevoir un changement de paradigme avec le projet d’une agriculture écologiquement intensive (AEI), même si la politique foncière reste peu abordée dans les objectifs actuels du Code. Notre mouvement demande la mise en œuvre d’une véritable rénovation de la politique foncière en Belgique. Pour assurer l’accès à la terre en Belgique, il faut revoir l’utilisation du foncier en priorisant l’intérêt général et accompagner l’installation de nouveaux paysans et les petites et moyennes exploitations. Il faut particulièrement stopper l’urbanisation à tout va, maîtriser le prix du foncier, faciliter la création de banques foncières et soutenir la coopérative Terre-en-vue. Il faut enfin revoir les droits à la pension agricole pour atténuer le besoin de « rentabiliser » son patrimoine en fin de carrière.

Pour mettre fin à toute complicité dans l’accaparement des terres des paysans du sud, nous devons mettre en cohérence les politiques belges et européennes avec les droits fondamentaux des populations. Il faudra dès lors plafonner immédiatement les agrocarburants, diminuer la forte dépendance alimentaire de la Belgique et de l’Europe (soja, huile, fruits légumes…), diminuer la surconsommation et le gaspillage. Plus difficile, mais pourtant tout aussi important, il faudra modifier les politiques commerciales et d’investissement, qui protègent excessivement les investisseurs au préjudice des besoins des populations locales. Enfin, il faudra empêcher le financement par les banques, les assurances et les banques de développement des pires multinationales responsables d’accaparement.

Les patates plantées ce mois d’avril devront être buttées, arrachées, préparées tout au long de l’année 2014. Les organisations et citoyens qui portent ce mouvement social grandissant n’ont pas fini de mettre en œuvre cette transition progressive mais radicale vers l’agriculture familiale, l’agroécologie et la souveraineté alimentaire. Une bonne nouvelle dans un contexte agricole et alimentaire fâcheusement bouché.

(*) Journée internationale des luttes paysannes

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